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Et si on imaginait une nouvelle dictature, celle du politiquement correct?
Il regarda une dernière fois par la fenêtre ; il ne verrait plus jamais les carcasses de béton éternellement fumantes de l'avant-régime, et la grisaille ambiante. Il soupira en remarquant que trois nouveaux condamnés se balançaient au bout de cordes sur les poteaux de la place de la Soumission, en contrebas ; ils avaient été muselés, signe qu'ils avaient pêché par l'anticonformisme le plus abject. Dix ans auparavant, le gouvernement avait décidé d'établir une dictature par la pensée, estimant que ses concitoyens s'adonnaient bien trop à la critique.
À l'époque, il était alors permis de dire ce que l'on voulait, de fustiger l'attitude des politiques et des intellectuels, et chacun s'en donnait à coeur joie. Sous le joug du politiquement correct, la tolérance et l'égalité s'étaient muées en haine de la différence de propos, et les bouches s'étaient tues.
Il régnait une ambiance de vide étouffante dans l'appartement. Le Ministère de la Bien-pensance avait commandité l'évaporation de tous les livres qu'il avait accumulé depuis son enfance, et son caniche, désormais éternellement mutique, trônait sur le buffet. On lui avait ordonné de l'empailler ; ses aboiements étaient trop subversifs. Il n'avait pas vu ses enfants, envoyés dans les Carcans éducatifs, depuis des années, et sa femme avait tout simplement disparu, un jour de monotonie, après avoir osé dire un mot plus politiquement incorrect que les autres.
Il savait ses instants comptés ; il avait reçu un pli estampillé du Ministère, lui demandant de se présenter aux 127, rue des Amoureux Éconduits, l'adresse du Bureau des Réclamations. Les opposants au régime y croupissaient dans des geôles noirâtres, après avoir été déterminés inaptes à la rééducation morale. Il chercha au plus profond de sa mémoire les souvenirs lointains des jours heureux, où Éric Zemmour pouvait raconter les absurdités les plus outrancières, et les marionnettes des Guignols de l'info ridiculiser leurs modèles.
Depuis, la télévision passait en boucle le programme unique décidé par le gouvernement, une soap insipide sur l'amour de son prochain. Les dictionnaires avaient été réécrits, les contraires y échangeant leurs places : l'intolérance avait pris la définition de son antonyme, et vice-versa. Les protestations s'étaient tues, chacun vivait « motus et bouche cousue », dans l'individualité et l'enfermement les plus extrêmes, car la solitude était la clef de la survie.
Il ne pouvait même pas prétendre au suicide, la moindre de ses pensées étant analysée par les Correcteurs, qui débarqueraient dans la demi-seconde suivante s'il tentait un pas vers la fenêtre. Les couteaux étaient allergiques à la chair humaine, les fusils ne tiraient plus que des balles en caoutchouc et les bouchons de baignoire avaient disparu de la surface de la Terre. Il fallait répondre de toute pensée politiquement incorrecte, essayer d'y échapper en se supprimant était l'acte le plus ignoblement révolutionnaire.