Mercredi 23 mars 2011 3 23 /03 /Mars /2011 12:09

 

La première lueur d'inquiétude, je l'ai vue dans les yeux de ma mère, le jour où j'ai trottiné pour la première fois jusqu'à la porte de l'école. Et plus tard, quand elle m'a surprise la clope au bec, me dandinant en plein après-midi dans le sous-sol familial transformé pour l'occasion en repaire d'adolescents émoustillés et boutonneux.

Je défiais les appréhensions maternelles de mon insouciance d'adolescente, érigée en porte-drapeau d'une condition féminine que je croyais libérée et que je choisissais frivole, parce qu'à l'âge où j'avais compris l'art et l'utilité du préservatif, elle, si jeune des années en arrière, tenait déjà un môme par la main.

 

Parce que je découvrais le monde rempli d'injustices, de guerres-éclair où des enfants devenaient soldats et de femmes lapidées où brûlées à l'acide, je trouvais que l'inquiétude était l'apanage des pays occidentaux, un tourment moral mou et dépressif réservé à ceux qui n'ont pas à lutter pour leur survie. Elle avait belle allure, distillée à la télévision par la voix crachotante et plaintive d'un présentateur vieillissant, sous formes de voitures brûlées, d'augmentation d'impôts et de disparition de certains fruits de mer du littoral atlantique. L'inquiétude n'était pas cause noble ; elle manquait de courage, de détermination dans son angoisse.

 

Pourtant, l'inquiétude est bel et bien démocratique. C'est quand le combat pour les libertés et les droits les plus élémentaires a été gagné que l'on peut s'autoriser le luxe d'être un tant soit peu soucieux.

L'inquiétude est un recueil de sentiments à étages. Elle devient préoccupation pour la santé d'un proche, les études du petit dernier flemmard ; souci quand les factures s'accumulent, ou que le chat familial a fait désertion ; tracas quand on découvre une boîte Durex usagée dans la poubelle de sa fille que l'on n'a pas vu grandir, ou ses premières rides dans le reflet du miroir ; angoisse devant une boule suspecte sous le sein gauche, ou quand on a l'intime conviction que le téléphone sonne pour une mauvaise nouvelle. Si l'inquiétude s'aggrave jusqu'à l'affolement, l'abattement signifie sa mue en tristesse.

 

Si on peut rire de tout, alors on peut se gausser de l'inquiétude ; « la hausse du pétrole entraîne des inquiétudes légitimes chez les handicapés moteurs », disait Coluche. Les petits malins ont l'habitude de martyriser les inquiets, à coups de blagues potaches ; il suffit d'un inquiet soupe-au-lait, et ils en font leur pain bénit.

 

J'ai été propulsée malgré moi dans le monde de l'inquiétude au stade adulte, quand il a fallu choisir sa voie, prendre des décisions, les assumer. L'inquiétude pèse sur mes jeunes épaules dans un contexte de sinistrose ambiante qui m'envoie des messages subliminaux sur mes maigres chances de trouver un travail, de vivre de mes passions, d'avoir un salaire correct, d'acheter un logement. Elle me rend vieille avant l'âge, me coupe toute envie de prendre des risques.

Dois-je la subir jusqu'à l'inévitable crise de la quarantaine que tout magazine se respectant me vante, quand je claquerais la porte sur mes regrets, sur mes premiers cheveux blancs jamais dissimulés par peur que les teintures donnent le cancer, sur ces seins tombant que je n'aurai pas eu les moyens de refaire, sur ce conjoint à l'oeil torve et à la bedaine joyeuse, que je n'aurai jamais eu le courage de quitter?

 

Je m'insurge contre l'inquiétude, je l'accuse de m'avoir volé les restes de mes années d'insouciance. Les risques sont le propre de la vie, nous autres, petits hommes, avons besoin de hauts et de bas, de bonheurs aigus, et de malheurs stridents, pour se sentir exister.

 

Je ne veux pas d'une inquiétude égoïste, signe d'un individualisme exacerbé ; si l'inquiétude est intrinsèque au contexte morose de nos sociétés, ne nous laissons pas passivement abreuver de mauvaises nouvelles, soyons solidairement inquiets, défendons la parité, insurgeons-nous contre le racisme. Soyons patriotiquement inquiets, car il est insupportable de voir que l'explosion du credo sécuritaire engendre chez certains citoyens un rejet des valeurs les fondamentales de ce pays en votant Front National.

 

Par Zouzie
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