Partager l'article ! Poussière de Chili: Le 14 Juin au matin, j'ai posé mes valises sur le sol français. Un monde avait alors cessé d'exister. Il est tr ...
Le 14 Juin au matin, j'ai posé mes valises sur le sol français. Un monde avait alors cessé d'exister.
Il est très difficile d'écrire un épilogue à cette aventure d'une année, dont le souvenir m'apparait parfois si lointain, comme si elle n'avait de substance que dans mes rêves.
Les derniers temps au Chili ont été intenses, j'ai vraiment compris ce que représentait "dire adieu" quand j'ai serré dans mes bras ceux que j'avais aimé et que je ne reverrais sans doute jamais, où alors dans une autre vie, dans un autre monde qui ne sera plus les collines de notre port tant aimé.
Je suis partie à l'aéroport avec les restes vaseux d'une bonne nuit blanche, après avoir refait ma valise en hâte, car Marie et Pancho s'était beaucoup amusés à tout défaire et accrocher aux quatre coins de ma chambre. Et un Damien peu vaillant mais tenant plus que tout à m'accompagner, on a failli pleurer..on allait se revoir, mais on signait la fin d'une épopée.
Arrachée à une vie de bohême et d'aventure, aux rues lumineuses de Valparaiso, à des personnes qui avaient beaucoup compté, je me suis retrouvée en terre inconnue dans mon propre pays. A répondre en espagnol "bonjour" et "merci", à utiliser de l'eau froide pour faire la vaisselle, et à regarder bizarrement la monnaie européenne, à manger à n'importe quelle heure...à trouver tout trop cher, trop gris et trop silencieux, comme si il fallait avancer à pas feutrés dans un univers de pantins immobiles. A ne pas savoir quoi répondre aux "alors cette année raconte" parce que raconter à des gens qui ne pouvaient partager aurait tué la saveur encore vivace du souvenir.
Je suis revenue un peu amère, un peu brisée par une année à la fin difficile. Pourtant, je ne m'étais jamais sentie aussi vivante, aussi pleine de projets. J'ai retrouvé sur les bancs du Parc Montsouris une personne qui avait beaucoup compté ; autrefois fantôme du passé, je représenterais finalement un brin d'avenir.
J'ai marché le nez en l'air dans Paris, étonnée de mon propre émerveillement. J'apprenais à voir de nouvelles choses que je n'aurais jamais remarquées avant, prise par la panique du temps propre aux citadins, qui marchent plus vite que si leur vie en dépendait. Devant les premières personnes que j'ai revues, je me suis sentie perdue, d'abord centre d'attraction puis reléguée en touche de ceux qui ne peuvent pas suivre, car ils n'étaient pas là.
J'ai vraiment souri pour la première fois quand j'ai vu ma nièce de 2 ans courir d'un pas trébuchant vers moi sur le quai de gare, accrochée à une grappe de ballons de toutes les couleurs, ses bouclettes tressautant comme une armée de mini-ressorts ; "la tata-skype" reprenait pied dans la vie réelle, suivie d'un barda de 56 kilos.
Je ne m'en suis pas si mal sortie. Il fallait se concentrer sur le futur, pour ne pas penser au passé, à Valparaiso. Au fond, nous vivions dans une chimère, une bulle de joie, de fête et de voyage qui n'aurait pu continuer ainsi longtemps sans se ternir et devenir monotone, la vie même. Pourtant, j'ai la bougeotte ; face à l'immensité latine, l'Europe me parait être un saut de puce. J'ai essayé de convertir mes amis à la soif d'aventure et d'imprévisibilité, sans trop de succès, ils ne peuvent désirer une chose dont ils n'ont même pas idée.
Le nez dans mes cartons sur la chaîne, pour ne pas écouter les ragots et les commérages, j'apprenais à m'évader. Je me revoyais marcher dans le désert de sel, rouler à vive allure dans la pampa argentine, au carnaval de Rio. J'étais parfois prise d'un pas allègre dans l'usine, prenant mes souliers de sécurité pour des bottes de randonnée. Puis, ployant sous l'effort et la chaleur étouffante de juillet, j'ai appris à ne plus penser.
J'ai eu peur, parfois, d'oublier.
Mais je sais que cette année va laisser en moi une trace indélébile. A force de voir un monde si grand, on finit par ouvrir les yeux. Il y a des luttes à mener "là-bas", "ailleurs", mais aussi ici, alors que les droits de l'homme sont piétinés "par sécurité".
Que l'inhumanité ne devienne pas la norme.
Je lève mon verre à ma ville-bohémienne, au port de Valparaiso.